MAMA HERALD | PORTRAIT 001 | 17.03.25
LA MAMACORP
UNE RÉCONFORTANTE ÉTRANGETÉ
par Dany Pâquerette
Elle a pensé un temps devenir naturaliste ou chasseuse de couleur avant de choisir le motif comme terrain d’expression. La designer nous raconte l’essence de sa collection « Bazar ». Entretien exclusif avec Thelma, sa fondatrice.
MAMA HERALD. — En ce début d’année 2025, la Mamacorp quitte son Mamaland natal pour poser un orteil sur la scène internationale de la décoration et de l’art de vivre. Pourquoi ce choix, et pourquoi maintenant ?
THELMA. — L’instinct. Je sentais qu’il était temps pour moi de sortir de mon atelier, d’explorer de nouveaux horizons. J’ai pensé la collection Bazar comme une fenêtre ouverte sur le Mamaland, sa nature, sa culture, sa légèreté.
Que raconte justement cette collection « Bazar » ?
T. — La collection Bazar s’inspire de ma chambre d’enfant. Petite, je n’étais pas très ordonnée. Lorsque je suis entrée au collège, mes parents m’ont chiné mon premier "bureau de grande" dans une brocante. Il s’agissait d’un secrétaire aux mille et un tiroir et recoins, car « tout sera au même endroit, au moins ». Il y en avait tellement que j’oubliais régulièrement ce que j’avais pu, ou non, y ranger. Chaque ouverture était donc une heureuse redécouverte. C’est sur le même principe que la collection Bazar s’est construit. Chaque série, une quinzaine au total, est un nouveau tiroir ouvert au gré de mes pensées, dans un méli-mélo d’influences variées. Vous y retrouverez des séries géographiques comme la jungle, des séries historiques comme le moyen-âge ou le temps des dinosaures, ou encore des séries de géométriques sensibles, des animaux et - évidemment - des fleurs.
Pouvez-vous m’en dire davantage sur ces influences que vous évoquez ?
T. — Je suis très inspirée par le vivant, qu’il prenne la forme d’un animal, d’une plante, d’un paysage ou d’un lieu de vie - et surtout par les grands thèmes de l'enfance. J’aime l’idée d’être toujours un tout petit peu à côté de la réalité, dans ce minuscule espace où peut souffler un vent de révolte, sans que cela n'exige pour autant une révolution. Le jeu occupe une place très importante dans ma pratique. J’aime jouer avec les formes, les matières, les rythmes et les couleurs. Mes influences sont hétéroclites, et souvent portées vers le passé, je dois l'admettre. J'aime les indiennes autant que les grammaires d'ornements, ou les compositions traditionnelles japonaises, par exemple. Je ne veux pas m’enfermer dans un style en particulier. J'aime l'idée de ne rien prendre pour acquis et de m'autoriser la nouveauté quand elle se présente.
Comment donnez-vous vie à ces univers ?
T. — Je coupe, je colle, je griffonne des dessins en pièces détachées, à la main droite, à la main gauche, à l’encre, peinture ou crayon… Et puis je compose. Ma pratique de dessin s’appuie davantage sur le geste et l’émotion, que sur la représentation. La nature est imparfaite, le geste aussi. J’assume avec fierté toutes les petites (ou grandes) et charmantes imperfections qui viennent se glisser dans mes dessins. L’erreur de la main étant, à mes yeux, la plus belle. Le collage à la manière des surréalistes est une partie intégrante du processus. Il me permet d’assimiler et de digérer ce que j’ai pu voir, faire, découvrir, entendre.
Vous semblez avoir une approche très juvénile du dessin.
T. — Tout à fait. J’ajouterais même que j’ai une tendresse toute particulière pour les dessins maladroits. Ils ont ce je ne sais quoi de touchant, et de parfaitement charmant que j’ai du mal à retrouver dans le dessin réaliste ou naturaliste. Le dessin de ce que l'on ressent et de ce que l'on croit est plus important à mes yeux que le dessin de ce que l'on voit.
Pourquoi ce choix de vous concentrer sur la décoration et les arts de vivre ?
T. — C’est un choix de cœur. La maison est un monde à soi, un monde pour soi. C’est le cocon que l’on décide de se créer, et un cocon dans lequel on peut s’amuser. C’est un univers dans lequel je me sens bien et pour lequel j’aime créer. On en revient toujours à la notion de plaisir. C’est aussi comme cela que j’aborde mes motifs : si ça coince, c’est que ce n’était pas le bon moment. Si vous voyez le nombre d’ébauches qui s’empilent dans mes tiroirs ! Je les garde toutes. On a tous droit à une deuxième chance. L'idée discutable du jour peut-être l’épiphanie de demain.
J’ai entendu dire que vous dessiniez majoritairement en noir. Étonnant lorsque l’on constate la profusion de couleurs de votre collection.
T. — Et bien justement, c’est parce que j’aime la couleur que je dessine en noir. Dessiner en noir, et en séparation de couleurs, me permet de placer un cadre, de me concentrer d’abord sur le fond - le dessin et la composition ; avant d’aborder la forme - la gamme colorée. Et puis j'aime le mouvement. Cela me frustrerait beaucoup trop de devoir choisir une seule couleur pour mon dessin dès le moment de sa conception. Avec un travail préalable au noir, je peux colorer et recolorer le motif numériquement à l’infini. C’est exactement le même principe qu’avec la sérigraphie.
Et pourtant, vous finissez bien par faire un choix. Comment construisez-vous vos gammes colorées ?
T. — Comme je le disais tout à l'heure, je me plais à considérer la couleur comme un mouvement, une dynamique, comme quelque chose qui n'est jamais totalement acquis. Il m'arrive donc d'avoir des gammes colorées évolutives, au fil de la saison. Je crée mes gammes en fonction de mon instinct, de mes collages, tout en gardant un œil sur la tendance. C'est d'important de savoir ce qui se fait, même quand on n'a pas envie de suivre ce qui se fait (rire). Chaque motif ou famille de motifs a sa propre personnalité. C'est en les écoutant que je prends des décisions. D'un point de vue plus pragmatique, j'aime décliner mes motifs en trois gammes, pour les projeter dans différentes ambiances.
Vous semblez aborder les motifs comme une partie intégrante du vivant.
T. — Parce qu'ils le sont. Du moins à mes yeux. Le motif, c'est l'alliance de l'infini, de l'équilibre et de la répétition, comme les cellules et autres matières qui composent toute chose. Ils sont présents partout à l'état sauvage. Chaque motif raconte sa propre histoire, et doit pouvoir s'intégrer dans l'histoire personnelle du client. Je ne sais pas vous, mais je ne choisis pas mes draps ou mon papier peint par hasard. Je le choisis parce qu'il me rassure, qu'il me parle, qu'il m'évoque un souvenir, etc. À partir du moment où un motif sort de l'esprit et rencontre la matière, quelle qu'elle soit, il prend vie. À une échelle plus personnelle, l'histoire fait partie de ma vie et occupe une place centrale à la Mamacorp. Je pense en dessins, mais également en mots. Il m'arrive d'écrire mes motifs avant de les dessiner.
Un grand merci Thelma, quand votre collection sera-t-elle disponible ? Et que peut-on vous souhaiter pour la suite ?
T. — Merci à vous ! La collection complète sera disponible en juillet 2025. Cependant, un aperçu est déjà accessible aux curieuses et aux curieux, n'hésitez pas à m'envoyer un mail pour obtenir le mot de passe ! Quant à la suite, et bien de terminer cette collection, et que le public soit au rendez-vous (rires) ! J’aimerais également sortir le motif de son écrin de tissu et de papier en explorant la mise en matière. Je rêve de travailler main dans la main avec les artisans et les artisans d’art, les architectes et les décorateurs sur des projets de conception d’intérieurs. Affaire à suivre !

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